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Favourite places : Inside the Mind and Outer Space.
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  Mon regard erre parfois hors de ma chambre. Mes yeux se perdent alors parmi les arbres, les jardins, les toits... Au loin une autoroute, l'horizon est barré d'une colline à l'apparence aussi cotonneuse que les nuages couvrant le ciel. Un timide soleil s'invite de temps à autre, caressant de sa chaude bénédiction l'enfilade de toits. J'aime beaucoup cette vue. Toute fenêtre est une ouverture vers l'extérieur, mais aucune ne dévoile la même réalité. La mienne me plaît beaucoup, je dois avouer. Il m'arrive souvent de perdre mes pensées et mon regard dans cette riche perspective. Comme si j’observais une de ces boules de cristal qui, ne sachant révéler l'avenir, se contente de nous offrir tous les jours la même scène enneigée.

      Parfois, j'aimerais bien que ma vitre soit la paroi d’une de ces boules, pouvoir secouer cet horizon, et observer la neige tomber.

      Une multitude de petits mondes perdus dans la nuit m’invitent à visiter leurs mystères. Chacune de ces cages de verre dévoile pudiquement, cache ou exhibe des univers inconnus, merveilleux, insoupçonnés.

      La journée, les fenêtres dorment, drapées de leur sombre solitude. Mais la nuit, je reste tapi dans le noir, et je les vois se révéler au sein de l’obscurité, impudiques et pourtant si chastes. Les mondes encadrés s’animent, se saluent ou se toisent, s‘ignorent… Les uns après les autres, ils révèlent un peu de leur univers, bouches allumées dans la nuit. Je ressens une  fascination mêlée d’un sentiment de honte ou de culpabilité à observer ainsi ces tranches de vie si étrangères et pourtant si proches. Mais les vitres ne dévoilent que ce qu'elles veulent bien montrer : une histoire, un mensonge, un drame, une fête…

      Un soir, je laissais errer mon regard et mes pensées, emplissant mes sens de cet amalgame d'arbres, de béton et de verre, quand je la vis. Au cinquième et dernier étage d'un immeuble, une grande baie vitrée s'était éclairée, révélant son intimité. Je me sentais aspiré par cette lointaine lueur, fasciné par une ombre féminine et gracieuse.

      Une pensée émergea en moi. Et si c'était elle?

      Et si nos vitres pouvaient se toucher, être une passerelle, un tunnel secret reliant nos vies ? Et si je lui tendais la main ?

 

****

 

      Sophie était encore une fois dévorée par sa rampante, insidieuse et désespérée solitude. Il ne lui restait plus rien. Plus rien n'avait d'importance. Elle avait déjà tout perdu des années plus tôt, elle avait fui sa famille, ses amis, son amour. Elle s'était réfugiée dans son malheur, dévorée par la honte, le chagrin et la haine. Cela faisait maintenant des années qu'elle errait entre la vie et la mort, se contentant de survivre. Elle avait eu droit au bonheur et avait tout foutu en l'air. Personne ne pourrait jamais la pardonner pour ce qu'elle avait fait. Elle le savait.

      Sophie s'approcha de la large baie vitrée de son salon. Comme dans un rêve, elle agrippa la poignée et fit coulisser délicatement le panneau de verre. Face à elle, des jardins baignant dans la nuit, des toits. Des fenêtres éclairées, dévoilant toute la richesse de ce qu’elle fuyait. En observant cette mosaïque de tranches de vie, elle s'avança sur le balcon et saisit des deux mains la balustrade de métal froid et rouillé. Un vent léger enlaça ses cheveux, accéléra sa respiration.

      Une larme coula de sa peine, reflétant les joies, les amours et les haines abandonnées si brutalement. Tout se fit clair. Il fallait en finir. Elle ne voulait plus vivre depuis trop longtemps. Elle était fatiguée, rongée par le remord, détruite par la solitude. Plus rien ne la rattachait à cette existence sordide. Secouée de sanglots, elle enjamba la balustrade et leva ses yeux embués de larmes vers le ciel. Les étoiles la toisaient, l'invitaient.

      Elle lâcha prise, son corps commença à lentement basculer. Le sol l'attendait, quinze mètres plus bas. Elle jeta un dernier regard vers les façades percées d'amour, de haine, de vie. De cette vie laissée derrière elle. Elle vit ses parents, ses enfants, ses amis. Son mari…

      Les larmes inondèrent le visage de Sophie, brouillant sa vue. Elle assécha sa peine d’un revers de manche et aperçut alors un regard triste, encadré dans une fenêtre, un visage inconnu éclairé par une douce lumière tamisée. Sans trop savoir pourquoi, elle se saisit de la balustrade, se rattrapant de justesse.

      L'homme la contemplait tendrement, sans honte, sans attente, simplement.

      Elle comprit tout à coup où elle était et ce qu'elle avait été sur le point de faire. Le maelström d'émotions la reprit alors que, tremblante, elle retournait sur le balcon. Elle ne quittait pas des yeux ce regard qui lui avait sauvé la vie. Il était là, une main posée sur sa vitre en un timide salut. Pour la première fois depuis des années, un sentiment agréable parcourut Sophie. Ils s’observaient, simplement. Cela éveilla en elle des émotions depuis trop longtemps asséchées.

      Elle existait.

      Le rideau de larmes ruisselant sur son doux visage s'écarta pour laisser apparaître un timide sourire.

 

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