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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 09:50

Depuis toujours un mystère me hante. D'aussi loin que mes souvenirs remontent, j'ai souffert de ce monde de secrets emmêlés, liés et inavoués. Je me souviens de mes premières confrontations avec l'autre...

C'était en maternelle, je devais avoir quatre ou cinq ans. Il y avait une bande de garçons et filles qui jouait à l'écart des autres. Ils avaient le teint de peau légèrement plus sombre que les autres enfants. Leur odeur était différente, intrigante.

Ces enfants m'attiraient, me fascinaient. Ils avaient quelque chose de si différent... Et pourtant si semblable. J'avais le sentiment qu'ils portaient un secret, un secret magnifique et terrifiant. Car les autres enfants leur jetaient de temps en temps des cailloux, les insultaient, les battaient. Je ne comprenais pas pourquoi. Cela me dépassait. Pourquoi les autres enfants ne jouaient pas avec eux ? Pourquoi les détestaient-ils ? Pourquoi ?

Un jour, j'ai pris mon courage à deux mains, et j'ai demandé à un grand pourquoi ils embêtaient ce petit groupe. Sa réponse était vibrante de haine et de méchanceté :
"C'est des pouilleux. Y puent et z'ont la maladie. Et plein de poux. Plein, plein, plein de poux. T'veux pas avoir de poux, hein dis ? Parce que s'tu les approches, t'vas en choper plein, j'te jure !"

Des poux ? C'était donc ça ? Juste des poux ? j'en avais déjà eu. C'était désagréable, et je ne comprenais pas pourquoi ils ne les faisaient pas enlever par leur maman avec des shampoings, une serviette sur la tête et un peigne.

J'ai fait part de mon interrogation au grand. Sa réponse a été claire : "Sont pas comme nous, les pouilleux. Y connaissent pas le savon, y se lavent avec leur pipi."

Sur ce, il s'éloigna et rejoignit la bande qui harcelait les pouilleux, réunis dans un coin, serrés les uns contre les autres, leurs regards soumis ou défiants, tous liés. Il m'a laissé seul avec mes interrogations. Pas comme nous qu'il disait ?! Mais si, ils sont juste un peu différents, mais c'est des enfants. Et à les observer rassemblés comme des bêtes, sous les coups et les jurons, j'ai vu l'amour qui les unissait. Un amour né de leur différence partagée, de leur complicité dans l'isolation et la douleur. Et j'étais là, à regarder les "normaux" et les "pouilleux" s'affronter. J'ai ressenti une solitude douloureuse, poignante. Je n'étais ni normal ni pouilleux. J'étais quoi alors ?

Le lendemain, j'ai pris mon courage à deux mains. Et je suis allé voir les pouilleux. Ils m'ont regardé bizarre. Je leur ai juste demandé si je pouvais jouer avec eux. Rapidement, leurs regards suspicieux et méfiants ont cédé la place à des sourires timides, des mercis silencieux. Mais à la récré d'après, le grand à qui j'avais parlé m'a pris à part :
"S'tu joues avec les pouilleux, c'est qu't'es un pouilleux."

La menace, masquée sous les mots mais brûlante dans son regard m'a glacé. Ainsi, il faut choisir son camp ?! On ne peut pas s'amuser avec tous les enfants du monde ? Pourquoi ? Pourquoi tous ces mensonges ? Ils sont pas pouilleux d'abord, et si ils le sont, tant pis ! C'est quoi alors, c'est leur peau, leur odeur ? Mais pourquoi les frapper, les isoler ? Pourquoi ? Je commençais seulement à aimer les pouilleux qu'on m'interdisait de les approcher, qu'on me menaçait !

Je compris alors que le monde était méchant. Que les gens étaient méchants. Et que chaque méchanceté cachait  un secret inavoué, éhonté.

L'autre c'est moi. Le frapper, le blesser, c'est assaillir le feu, la honte qui brûle en moi.
L'autre c'est moi. Quand je le hais, c'est que je me reconnais en lui et que j'ai peur de moi.

J'ai fini par me lier d'amitié avec la seule personne qui n'avait pas peur, pas honte d'elle. Une petite bande de pouilleux à elle seule, mais tout le monde lui fichait la paix, l'ignorait. Une princesse d'ébène que j'ai aimé comme une soeur. Une autre que je comprenais. Enfin !

Je me souviens aussi d'un enfant avec un handicap léger, ses bras maigres semblaient animés par leur volonté propre et s'agitaient en tous sens sans crier gare. Il parlait difficilement et était plus âgé que les autres enfants. Il n'avait pas d'amis. Aucun. Il nous dépassait tous d'une bonne tête et nous dominait de ses longs et fins membres arachnéens. Certains grands l'embêtaient un peu de temps en temps, mais pas méchamment. Non. Ils réservaient leur fiel pour les pouilleux...

Jacques nous faisait un peu peur, nous ne parlions presque jamais avec lui. En revanche, il y avait un jeu où il était le roi. Un roi incontesté et indétronable. Nous ne pouvions y jouer sans lui, ce qui aurait été comme un sacrilège, comme de bafouer une tradition ancrée dans nos coeurs. Nous nous mettions en rang devant un mur, il se mettait face à nous, les bras agités de soubresauts. Parfois il se lançait dans une danse démembrée, hypnotique, étirant ses longues tentacules vers le ciel, nous fixant avec un regard enfiévré, fou. Il nous regardait et crachait dans un souffle : "Jacques-a-dit-lève-les-bras !".

Alors il savourait ce moment de victoire. Pour le temps d'un jeu il était le roi. Il nous commandait tous. Nous étions ses esclaves inconditionnels, prêts à faire tout ce que Jacques-a-dit. Après avoir laissé planer un silence seulement troublé par son souffle aussi fuyant que sa poitrine était maigre, surgissait, comme une rafale tranchante : "Jacques-a-dit-saute-Jacques-a-dit-tourne-sur-toi-Jacques-a-dit-main-gauche...". Et tous nous réagissions au doigt et à l'oeil... Nous l'aimions. Tous nous l'aimions malgré la peur qu'il nous inspirait, malgré ses bras tentaculaires, malgré sa voix pâteuse et abyssale, malgré ses accès de colère inexpliqués, ses crises de larmes et de cris. Oui, nous l'aimions. Jacques était comme le roi et le fou du roi en une seule et même personne.

Et toujours, toujours, ce mystère me poursuivait. Qu'est-ce qui se cache, se tapis derrière ces regards, ces gestes, ces mots ? Quels sont leurs secrets inavoués ?

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Published by Nirgal - dans Pensées
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commentaires

HEL Marie-Paule 18/06/2008 18:07

Wouaw!! de mieux en mieux l'écriture!!!attention au "me regarde bizarre"

Nirgal 19/06/2008 20:06


Merci !
Le "me regarde bizarre" était voulu en fait. :)


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